En 1858, la Congrégation du Saint-Esprit se voit confier, pour une durée de vingt-cinq années, un établissement public fondé deux années plus tôt par le gouverneur Hubert Delisle et regroupant un hospice de vieillards et d’infirmes, une école agricole et professionnelle pour les jeunes affranchis, ainsi qu’un pénitencier pour jeunes délinquants. D’après les dispositions de l’arrêté, elle l’administre à ses risques et périls, moyennant le paiement des traitements des pères et des frères qui y sont employés et un prix de journée tarifé tenant compte des différentes catégories d’individus qui y sont envoyés. C’est surtout sur l’école agricole et professionnelle de la Providence que se focalisent d’abord les attaques des anticléricaux. Tout en s’exerçant à la culture de la terre, les enfants admis (entre 10 et 15 ans) choisissent et apprennent un métier (menuiserie, forge, mécanique, charronnage, taille de pierres, cordonnerie, carrosserie, charpente) en six ans. Le recrutement croît rapidement : 90 apprentis en 1860,... 210 en 1866. Les adversaires de l’école professionnelle veulent qu’elle "se borne à faire des ouvriers et n’envoie pas les chefs d’ateliers arracher l’ouvrage destiné aux industriels de la ville et des campagnes". Certains estiment qu’elle n’a fourni aucun apprenti en dix ans. D’autres sans nier la formation qu’elle offre, trouvent qu’"à leur sortie, les jeunes ouvriers sont dans l’impossibilité de trouver à utiliser le métier auquel ils ont consacré leurs années d’apprentissage". Enfin, pour quelques élus, "c’est à l’industrie privée qu’il faut laisser le soin de former les apprentis". Pour les opposants, le bilan de cette école est si désastreux qu’il convient de procéder à sa liquidation. Ses partisans justifient d’abord son travail de qualité et le respect des objectifs assignés lors de sa création et dans les textes qui la régissent. Les particuliers recourent volontiers à l’école professionnelle pour l’exécution de travaux délicats. D’où une accusation d’accaparement de clientèle dont on se fait une arme contre l’établissement en 1868. Selon Hoareau de la Source, "l’on dit tantôt que le but a été dépassé, tantôt qu’il n’a pas été atteint, tout cela pour arriver à un parti-pris de destruction. Tantôt on nous oppose la concurrence faite à l’industrie privée, tantôt l’inanité des résultats. Mais s’ils n’ont rien produit, ces enfants, l’école ne peut alors faire concurrence à l’industrie privée". En raison de son public, des élus estiment que sa situation ne doit pas seulement être examinée sous l’angle budgétaire, mais aussi social. C’est à la Providence que l’indigent, l’orphelin, l’enfant déshérité trouvent aide, secours et un état pour l’avenir. La vérité est que les ateliers de fonderie, de mécanique et de chaudronnerie se sont développés avec l’approbation et l’encouragement de l’administration, à cause de la difficulté de trouver en ville des ouvriers expérimentés. Par exemple, il n’existe à l’époque, à Saint-Denis, qu’un seul atelier de forges et fonderies, dont la chute tient à la crise économique qui sévit alors, et non à l’activité des jeunes apprentis de la Providence. Par ailleurs, si les ateliers sont lucratifs, c’est parce que l’intention du gouvernement est que l’école se suffise à elle-même. Et, il importe d’avoir à l’esprit, pour comprendre ces critiques, les bouleversements économiques qui ont frappé l’île depuis 1858, année de création de l’établissement : la colonie est en pleine prospérité, le travail abondant, le prix de la main d’œuvre très élevé par manque d’ouvriers ; dix ans après, en pleine crise sucrière, elle est exsangue.
La Providence liquidée
La liquidation de l’école professionnelle de la Providence en 1869 peut être comprise comme la résultante de nécessité économique (la concurrence aux industriels), d’obligations de survie financière (la situation générale de la colonie), d’offensives anticléricales. Mais surtout, deux stratégies opposées s’affrontent en direction de la "population flottante", l’une souhaitant son exclusion de la société et même de l’île et l’autre estimant qu’une certaine intégration est possible, la première tendance étant la plus influente et majoritaire dans l’opinion. Quelle que soit la formule institutionnelle et pédagogique adoptée par un établissement, il ne perdure que s’il garantit infailliblement l’asservissement à l’ordre colonial. Les forces en présence sont en fait unanimes sur les limites à imposer à l’éducation des enfants de cette population : elle ne doit pas leur permettre une mobilité sociale, même limitée. Cette opinion, très largement majoritaire, condamne inéluctablement la Providence. Si la fermeture de l’école professionnelle est effective dès 1869, celle de l’hospice ne sera votée qu’en 1872. En 1871, l’assistance publique consent à se charger de l’entretien de ses pensionnaires. Dans les faits, s’il reste ouvert, la Congrégation en perd la direction mais continue à s’occuper - sans rétribution - des rares vieillards et infirmes encore présents. Elle saisit la justice. Le 7 août 1875, le conseil du contentieux administratif déclare que l’arrêté de 1872 portant suppression de l’hospice constitue de la part de l’administration locale une violation du contrat intervenu entre elle et la Congrégation, et ordonne la remise de l’hospice à celle-ci dans un délai d’un mois à compter de la signification du nouvel arrêté, faute de quoi il serait statué sur les dommages et intérêts. En 1879, nouveau changement : l’arrêté du Conseil privé de 1875 est annulé et la Congrégation se voit retirer la direction de l’hospice et du pénitencier, en contre-partie d’une indemnisation versée par la colonie, - ce qui ne sera jamais fait. Le 10 octobre 1879, elle cède à l’administration l’hospice de la Providence et le pénitencier de l’Ilette à Guillaume. De 1875 à 1940, l’établissement ne garde que des délinquants légers qui suivent les cours de l’école d’agriculture au même titre que les autres élèves. Sur le domaine est construite la laiterie du gouvernement, dont les quarante vaches alimentent en lait les hôpitaux et la maternité. En 1957, l’ancien domaine colonial, désormais abandonné, est attribué au Département et la direction des services agricoles utilise les locaux pour loger son personnel cadre. Ainsi, la DAF est désormais installée dans l’ancien hospice. Cette affectation entraîne de nombreuses modifications. Le bas du parc sera construit de bâtiments modernes et vers le haut subsistent par contre les solides bâtisses du XIXe (ferme modèle, anciens logements, maison principale)...
L’Ilette oublié
Dès 1870, les juges n’envoient plus les enfants au pénitencier et des jeunes condamnés par le tribunal correctionnel sont incarcérés dans les prisons. En 1871, le conseil général vote la translation du pénitencier de l’Ilette à Guillaume à Saint-Denis, décision qui ne sera suivie d’aucune mesure ; l’année suivante, il revient même sur sa décision. De 1872 à 1879, la Congrégation s’efforce de faire augmenter le transfert des détenus de la geôle au pénitencier. Ce changement d’attitude résulte du fait qu’une majorité qui lui est hostile se rencontre au sein dudit conseil. Il n’est guère possible de supprimer le pénitencier sans s’exposer à une demande de dommages et intérêts. On se flatte d’arriver au même résultat sans danger, en réduisant aux plus infimes proportions le personnel des jeunes détenus et en votant le transfert du pénitencier de l’Ilette à Guillaume aux bâtiments de la Providence, malgré l’opposition du directeur de l’Intérieur. Après avoir vainement lutté, il se conformera au vote du conseil général en 1872. La commission du budget propose que le pénitencier ne reçoive que les enfants condamnés par les tribunaux correctionnels et criminels et ceux détenus en vertu de la puissance paternelle. Ce qui exclut les condamnations disciplinaires. Conséquence : les effectifs chutent de 157 à 75, alors qu’un nombre minimal de détenus fixé par le traité de 1858 est de 100. En période faste, la communauté comptait quinze religieux. Avant le vote du conseil général, un directeur et deux frères chefs de familles plus quatre frères chefs de divisions. Après le vote, un directeur et un frère. La Congrégation estime qu’elle n’est dans ces conditions pas tenue de conserver la direction du pénitencier et que la colonie doit l’indemniser du préjudice que lui cause la cessation de son service avant l’expiration des vingt-cinq années pour lesquelles la direction de l’établissement lui est confiée. Et réclame 250 000 francs de dommages et intérêts. En juin 1879, elle se voit définitivement retirer la direction de l’hospice de la Providence et du pénitencier de l’Ilette à Guillaume, en contrepartie d’une indemnisation que la colonie doit normalement lui verser. En octobre, les détenus de l’Ilette réintègrent le pénitencier de la Providence, réhabilité à cet effet. Après leur départ, le site est confié à une "bonne famille", dans l’attente du résultat du procès contre l’administration. Puis, celle-ci confie l’Ilette en gestion à l’administration des Eaux et Forêts. Quelques concessions sont accordées et plusieurs familles la recolonisent temporairement, puis l’abandonnent. Et, de nos jours, le randonneur qui emprunte le sentier au départ de la Montagne Saint-Bernard sait-il qu’il chemine déjà sur le trajet historique ouvert par les enfants du sinistre pénitencier ? "L’oubli est la honte de notre société dite civilisée", constate Pascale Moignoux, la petite-nièce du père Clément Raimbault, le serviteur des lépreux...
Un combat relayé par la presse
Sous le Second Empire, on assiste à un recul de la liberté de la presse. Paradoxalement, le gouvernement favorise la multiplicité des journaux pour affaiblir la critique. Dans l’île, intolérance et intégrisme haineux s’étalent à longueur de pages. Ces singularités éditoriales sont surtout en affinité, d’une part avec un mouvement constitué par les couches issues de la moyenne bourgeoisie, qui sont exclues du champ politique et se voient éliminées du champ économique, les libéraux, et d’autre part, avec une aristocratie qui cumule terres, industries, finances et pouvoirs politiques par le biais de nominations à des mandats électoraux, qui sont à la discrétion du gouverneur, les cléricaux légitimistes. "Le Moniteur de la Réunion" est le plus ancien journal et celui qui compte le plus d’abonnés. Il appartient aux frères Lahuppe, dont la famille est l’une des plus honorables de l’île. Il n’a pas d’opinion politique irrévocablement arrêtée. En règle générale, il est de l’avis du gouvernement. Bien que républicain, il est considéré comme étant plutôt pro-religieux. "Le Journal du Commerce" et "le Courrier de Saint-Pierre" s’acharnent à combattre en faveur des droits de "la Raison", et surtout contre le journal clérical "la Malle", qu’ils accusent d’obscurantisme politique. Ils accusent l’Église d’exploiter la naïveté des fidèles pour s’enrichir et régner et dénoncent inlassablement les superstitions répandues par les prêtres : cordon de Saint-Joseph, culte aux âmes du purgatoire, eau miraculeuse, billets d’entrée pour le ciel, prétendues guérisons de la Salette, etc. Contrairement à la presse locale dont les grandes figures sont généralement créoles, les rédacteurs de "la Malle" viennent de métropole. Ce journal a été fondé par Charles Desbassayns, François Mottet, Frédéric et Paul de Villèle et le magistrat Bellier de Villentroy. Bénéficiant d’appuis exceptionnels (le directeur de l’Intérieur Gaudin de Lagrange patronne et protège la publication), il s’est engagé ouvertement dans une propagande clérico-légitimiste. Pourtant, son audience reste limitée. Il ne mord pas sur le lectorat du "Journal du Commerce". De plus, il se heurte à des difficultés permanentes concrétisées par de multiples changements d’imprimeur, de directeur, de rédacteurs. En 1868, une violente polémique se développe entre Charles Buet (jeune rédacteur de "la Malle" nommé par Veuillot) et Jugand ("le Moniteur"), de tendance libérale, et Laserve ("Journal du Commerce"), républicain et anticlérical. De cette lutte naîtront les dramatiques événements de décembre 1868.
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