C’est avant tout une aventure familiale fondée sur le commerce et l’épargne. Parti de presque rien, le premier Kerveguen arrivé à la Réunion se lance d’abord dans le commerce de détail. Puis, dans la culture d’épices, l’import-export. Enfin, dans l’activité sucrière, avec grand succès. Dans la famille qu’il a fondée par la suite, les Kerveguen réunionnais ont rapidement démontré de grandes capacités de commerce et d’épargne. Le destin aidant, des alliances fortunées ont grandement contribué à la formation d’un véritable empire. Cette famille est issue d’une petite noblesse du nord-ouest de la province de Bretagne, de Saint-Renan, dans le diocèse de Léon. En 1500, un certain Jean Le Coat (Jean Dubois) y est négociant en toiles et draps. À partir des années 1700, ses descendants abandonnent progressivement les métiers du négoce au profit des petits offices de justice, d’avocat ou de notaire. En s’adonnant à des métiers plus nobles, ils passent de modestes roturiers à la petite bourgeoisie. En 1710, Jean Le Coat, troisième du nom et cinquième génération, est notaire royal à Saint-Renan. Il épouse Jeanne le Run de Saint-Haouen. Leur fils Yves sera le premier à adjoindre à son patronyme celui de la terre dont il est l’héritier, devenant alors Yves Le Coat de Saint-Haouen. La famille passe ainsi de la petite à la moyenne bourgeoisie. Vers le milieu du XVIIIe siècle, la branche cadette va — en la personne de Joseph Hervé Xavier Le Coat et par les liens du mariage — adjoindre à son patronyme celui d’une autre seigneurie, celle de Kerveguen. Puis Kerviher, Kerloguer, Kernicher et Mespaul, fiefs situés dans les districts de Brest et de Saint-Renan, qui leur apportent l’assise foncière indispensable pour leur assurer honneur et considération. À défaut de lettres de noblesse, ils acquièrent un titre de fierté. A l’époque, les titres d’ennoblissement par décret royal ne sont possibles que pour les personnes issues de familles, qui, traditionnellement, occupent des postes élevés dans l’armée, le clergé, l’administration de l’État ou la magistrature. À sa mort en 1785, Joseph, le père du futur Bourbonnais a fortune faite et un nom à particule. Il laisse à ses enfants onze domaines dont sept issus d’héritages divers et deux beaux immeubles près du port de Brest. Et le nom de Kerveguen sera plus présent à la Réunion qu’en Bretagne.
Le premier Kerveguen de l’île Le premier représentant de la dynastie réunionnaise des Kerveguen débarque de la frégate “la Régénérée”, fin 1796. Denis-Marie Fidèle Amand Constant Le Coat de Kerveguen, né le 23 juillet 1776 à Landerneau dans le Finistère, d’une fratrie de vingt-deux enfants, est le fils de Joseph Hervé Xavier Le Coat, sieur de Kerveguen, sénéchal de Daoulas et subdélégué de l’intendance de Bretagne à Rennes, et de Marie-Thérèse Menent. Pour échapper aux affres d’une interminable révolution en France, ce jeune aspirant de 20 ans décide de quitter le continent pour tenter sa chance outre-mer. En métropole, pour cause de révolution, sa famille éprouve — comme beaucoup d’autres nobles — des difficultés à entretenir ses nombreuses propriétés. Il n’est donc pas le seul à débarquer à la rivière d’Abord. Dans les colonies, ils peuvent exercer n’importe quel métier sans que leur titre ne soit pour autant mis en cause. Voilà sans doute une bonne raison qui a motivé Denis-Marie à s’en aller tenter sa chance ailleurs. Il s’installe à Saint-Pierre, où il est accueilli chez le magasinier de la Compagnie, Charles Bourayne. Les bagages à peine défaits, le jeune homme se lance dans la pratique du commerce dans un tout petit local quelconque loué dans la ville. Trois ans après, Denis-Marie se marie le 14 novembre 1799, à Angèle-Césarine Rivière, une Créole de 22 ans originaire de Saint-Joseph, déjà enceinte de cinq mois. Riche héritière (sa famille possède d’importantes étendues de terre dans la région) elle apporte au patrimoine du foyer environ quinze hectares répartis en cinq parcelles entre Manapany et Saint-Joseph. Le couple aura cinq enfants. Six ans après son installation à Saint-Pierre, Denis vend les terres du couple situées à Saint-Joseph et achète un bel emplacement rue du Commerce, le long de la rivière d’Abord, non loin de l’église, et y ouvre un négoce de blé et de tissus. Il dissocie son commerce de son domicile. En 1805, informé de la mort de son père, il envoie une procuration à son frère aîné, pour qu’il s’occupe de sa part d’héritage. En 1807, il change radicalement d’activité : il devient minotier et embauche un artisan-boulanger hors pair, Joseph de la Poterie. Ils fournissent du pain à toute la bourgade de la rivière d’Abord et aux navires de passage. À un moment donné, vingt esclaves travaillent dans cette affaire. Le 27 février 1815, Denis-Marie perd son épouse. Il décide encore une fois de changer d’activité, acquiert de nouvelles terres et se lance dans la culture d’épices et de la canne. Après quinze mois de veuvage, le 6 mai 1816, il épouse en seconde noces Geneviève-Hortence Lenormand, 23 ans, encore mieux dotée que sa première femme (20 000 livres et 105 esclaves). C’est la fille de François Antoine Le Normand, ancien chirurgien sur les vaisseaux de commerce, installé à Ravine-des-Cabris depuis 1780 (il s’agit de l’arrière-arrière-grand-père de Marie-Cécile Le Normand, un de nos précédents témoins, qui le mentionnait d’ailleurs). Denis-Marie a alors quatre enfants vivants issus de son premier mariage, dont deux garçons, Gabriel et Augustin (16 et 10 ans), dont les rapports avec leur belle-mère ne seront pas idylliques. Déjà à la tête d’une fortune considérable, Denis-Marie ouvre une seconde maison de commerce et crée en même temps une importante affaire d’import-export. De son second lit, il aura trois enfants.
Une relève précoce L’aîné des tous les enfants, Louis-Gabriel, s’avère depuis tout petit un très bon commerçant, ambitieux et clairvoyant. Associé aux activités de son père en 1820, l’empire “Kerveguen père et fils” qui est en train de se constituer sera en grande partie le fruit de son travail. Il y aura cependant rupture familiale entre les enfants des deux lits. Marie-Claude Adelaïde, la première fille, épousera François Césaire de Mahy, et donnera naissance le 22 juillet 1830 à François Césaire de Mahy deuxième du nom, qui sera “le Grand Créole” dans l’histoire de la Réunion. Médecin et avocat, ce dernier sera élu député de l’île le 20 novembre 1870, vice-président de la Chambre des députés de 1889 à 1895, ministre de l’Agriculture fin 1882 à début 1883 et ministre de la Marine et des Colonies fin 1887 à début 1888. Denis-Marie habite rue de l’Église, près du Barachois de Saint-Pierre, une belle demeure à étage en pierres taillées. Dans son bureau au rez-de-chaussée, un bureau à tiroirs finement travaillé en marqueterie fermant à clé, sur lequel les contrats, lettres et documents importants seront signés. Dans cette pièce, figure aussi une bibliothèque d’une soixantaine de volumes (dont un dictionnaire de l’Académie Française). C’est là l’ensemble du patrimoine culturel de la famille, outre un imposant coffre en acier, la banque de la famille et déjà un peu celle de la Réunion. Dans un coin de ce bureau, une pendule comtoise marque impassiblement le temps qui passe, rappelant à chaque seconde que… le temps, c’est de l’argent. En trente années de vie bourbonnaise, le pionnier des Kerveguen ne rentrera pas une seule fois dans sa Bretagne natale : il meurt le 14 janvier 1827 à 51 ans. Il laisse à ses enfants une fortune évaluée à plus de 1,2 million de livres, un domaine de 300 hectares et une centaine d’esclaves. Belle réussite, car, à cette époque, seuls 3% de Parisiens ont un patrimoine de ce niveau. Ses restes seront ramenés à Paris par son fils Louis-Gabriel et déposés dans le caveau familial au Père-Lachaise. Vers la fin de la même année, Louis-Gabriel, qui a tout juste 27 ans, construit la plus importante usine sucrière de l’île sur la propriété des Casernes, domaine acquis par son père deux ans auparavant. Aîné de la famille, il s’occupe de ses frères et de sa sœur comme un véritable tuteur.
Banquiers et politiciens À cette époque, il n’existe pas de banques ou d’établissements financiers susceptibles d’accorder des prêts aux Réunionnais, pour qu’ils puissent acquérir des biens ou construire leur maison. Alors, ils empruntent de l’argent aux marchands ou à ceux qui en possèdent, comme Louis-Gabriel, à des taux variant de 6 à 12% selon le montant et la durée, mais qui atteignent allégrement les 16%. Ò Petit à petit, les colons s’endettent. L’impopularité de la famille Kerveguen, qui s’est développée au fil des temps auprès d’eux, vient certainement de ces pratiques, qui deviennent souvent de véritables pièges pour les colons qui hypothèquent leurs biens. On dit — de façon sans doute exagérée — que les Kerveguen ont gagné plus d’argent avec les intérêts des prêts qu’avec le fruit de leurs récoltes. La première acquisition de Louis-Gabriel est en 1828 une maison qui a appartenu au curé Jean Lafosse à Saint-Louis. En 1829, les deux frères Louis-Gabriel et Augustin se portent acquéreurs de la goélette “le Renard” aux enchères publiques. Leur visée sur la diversification des activités ne manque pas de perspicacité. Après son mariage, le 7 juin 1831, avec une jeune fille de 15 ans, Anne-Marie Zacharine Chaulmet, le comte Louis-Gabriel Le Coat de Kerveguen, 31 ans, s’enrichit surtout avec la culture du girofle et du café, sur les terres qu’il achète sur les hauts de Saint-Pierre, au-delà de la ligne des 400 (Mon-Caprice), ainsi que sur celles de son épouse à Ravine-des-Cabris et de son frère Augustin, conseiller municipal de Saint-Joseph. En 1831, Louis-Gabriel se lance en politique et est élu conseiller général de Saint-Pierre et sera réélu jusqu’à 1848. À partir de 1833, il siège aussi en tant que conseiller colonial. En 1834, il sera élu conseiller municipal du centre-ville de Saint-Pierre, poste qu’il gardera durant vingt ans. Il a la responsabilité du budget municipal et préside la commission des travaux communaux. Il entretient à ses frais l’horloge de la ville. Toujours en 1831, Augustin voyage vers la France, le pays de ses ancêtres, trente-cinq ans après l’arrivée de son père dans l’île. Il séjourne à Paris et, lorsqu’il rentre à la Réunion en 1834, amène avec lui son cousin germain Christophe Édouard de Saint-Haouen. À Saint-Pierre, Marie-Thérèse Françoise, dernière fille de Denis-Marie, s’amourache de son cousin et ils célèbrent un mariage consanguin le 30 août 1835. Veuve l’année suivante (décidément la famille porte le deuil souvent), elle se remarie en 1840 à Me Lecocq, notaire royal demeurant à Terre-Rouge. Son amour pour la terre ne le quitte pas et Louis-Gabriel se lance dans la culture et la spéculation du café dans les hauts de Saint-Pierre. En 1832, il achète une habitation de 50 hectares à Grand-Tampon et une autre propriété à Petit-Tampon. En 1834, il acquière et agrandit l’usine sucrière de Quartier-Français, la première grande propriété de la famille, sur la côte Est. Les Kerveguen possèdent alors 972 hectares de canne. Louis-Gabriel et son épouse Anne-Marie auront un couple d’enfants, Denis-André et Marie-Angèle Emma, qui s’installeront à Paris dans leur hôtel particulier du Faubourg Saint-Honoré. Emma épousera le marquis de Trévise, grand chambellan de Napoléon III, et deviendra par ce lien marquise et dame de compagnie de l’impératrice Eugénie.
Commerçant et armateur
Gabriel a le monopole du commerce de la distribution — avec le sieur Armand Gamin — dans tout le Sud de l’île. En 1834, certains habitants se plaignent que les prix pratiqués par les établissements Kerveguen sont trop élevés et les lèsent. Ils créent un nouvel établissement de marine à Saint-Pierre, afin de les concurrencer et de ramener les prix à des niveaux plus acceptables. Gabriel, qui possède un magasin à Saint-Joseph, deux à Saint-Pierre et un à Étang-Salé, à partir de 1855, en crée un autre à Saint-Leu, un à Champ-Borne, et en ouvre un très grand à Saint-Denis à l’angle des rues de l’Intendance et du Commerce. Sa direction est confiée à Alphonse Samat. Ce magasin deviendra le siège des Établissements Kerveguen. Dans les magasins de Gabriel, on vend : trente-quatre sortes de tissus et toiles, ainsi que draps de Bretagne, gaze de Chine, taffetas, mousselinette, etc., habillement masculin et féminin, quincaillerie, outillage, vaisselle, parfumerie et toilette, mercerie, sellerie, armurerie, papeterie, bimbeloterie, tapisserie, alimentation, alcools et bien d’autres articles. En dépit des rapports difficiles entre les demi-frères Louis-Gabriel et Denis-François, l’aîné du premier mariage et celui du second, les affaires de la famille sous le commandement absolu de Gabriel, marchent bien. Dans les années 1840, les Kerveguen dans le Sud rivalisent en puissance et richesse avec les familles Desbassyns et Rontaunay dans l’Ouest. Pour assurer le transport de ses marchandises en exportation et en importation, Gabriel fait construire le navire “Le Gabriel”, après des essais concluants avec sa goélette “Le Renard” depuis 1829. Il acquiert encore “La Joséphine”, pour les trajets vers l’Inde et les détroits des mers de Chine. Puis “L’Émilie-Ézilda”, pour le transport du riz entre Madagascar et la colonie. Il crée par ailleurs la compagnie maritime Kerveguen & Desrieux, qui se sert d’autres navires pour les liaisons avec la métropole. M. Gabriel (comme on l’appelle) présente au gouverneur Darricau un projet très bien élaboré de reconstruction du port de Saint-Pierre. Un solide projet sur plusieurs pages, accompagné de notes et de croquis. Il souhaite former une compagnie à partir de capitaux privés ayant pour objectif “le creusement d’un bassin à flot dont la petite rade serait l’avant-port”. Pour lui, cette construction relève d’un nationalisme naturel et répond au besoin croissant du commerce français au-delà du cap de Bonne-Espérance : “Les navires français subiront en effet la loi des docks anglais, tant que la France n’aura pas à leur offrir un port où ils puissent se faire réparer.” Il fait remarquer que le choix d’implanter ce port à Saint-Pierre relève du bon sens, “des sommes énormes ayant déjà été englouties sans succès dans le projet de Saint-Gilles”. Pour rendre davantage crédibles ses propos, il fait valoir le nombre d’années d’observation : plus de trente. Techniquement, des points importants tels que la géologie, l’hydrologie, la navigation et le génie civil y sont abordés avec sérieux. Son idée s’appuie sur une étude des courants marins, des récifs, du débit de la rivière d’Abord et de ses dépôts alluvionnaires. Quant au problème crucial du financement, il balaie toute difficulté en s’engageant personnellement. Et lorsqu’on sait ce que cela veut dire, ce projet ne peut qu’obtenir l’approbation enthousiaste du gouverneur Darricau et du ministre des Colonies. Mais les aléas de la vie feront que les choses ne se passeront pas ainsi… (à suivre…)
“Ker”
Les noms en “Ker” — dont la graphie “K/” ou “K’” est toujours en usage à la Réunion… seulement — comme Kerveguen, Kerbidy, Kerourio, Kerloch, Kervella, Kergrain, Kervarec, Keraudren, Kervizic, Kergoat, etc., sont d’origine bretonne. Le préfixe “Ker” vient de “caer” ou lieu fortifié. La seconde partie du nom dérive du nom du fondateur du “caer”.
Denis-François Le Coat de Kerveguen a vécu de façon très effacée jusqu’à l’âge de 28 ans à Saint-Pierre, profitant des richesses familiales. Lassé des disputes avec son demi-frère, il décide de partir pour la France en 1845 et s’installe dans leur hôtel particulier de la rue Helder, à Paris, près de l’actuel opéra.
À Paris, Denis-François mène une vie oisive, fréquente les soirées mondaines. C’est ainsi qu’il rencontre Adèle Ferrand. Cette jeune fille est une artiste-peintre de grand talent : cinq ans auparavant, les beaux-arts de Paris lui ont commandé — sur décision du ministre de la Culture — l’exécution d’une copie du Christ de Proudhon, pour la décoration de la cathédrale de Toul. Ils se marient le 2 février 1846 à Paris et, le 1er décembre de la même année, naît Hervé Le Coat de Kerveguen. En 1847, la petite famille rentre à la Réunion, où Adèle n’aura que peu de temps pour connaître les différends familiaux et peindre quelques tableaux et portraits. Elle meurt subitement le 1er avril 1848. Denis-François épouse en secondes noces Augustine Motet. Hervé laissera à sa mort, en 1922, en legs au musée Léon-Dierx, quelques beaux tableaux, œuvres de sa mère. Seul Kerveguen à avoir sa tombe à la Réunion, il s’est longtemps occupé de l’usine des Casernes. Son fils Raoul, à l’exemple de son père, raffermira les liens avec les descendants du premier lit, en travaillant en parfaite harmonie avec les enfants de son oncle Denis-André, ses cousins Emmanuel et Robert. Sous la houlette de Gabriel, les Kerveguen traversent sans aucun problème l’épisode de la libération des esclaves en 1848. Ayant su diversifier leurs avoirs, ils en sortiront même plus riches : alors que des petits planteurs cherchent à se défaire au plus vite de leurs esclaves, il les achète en masse, sachant depuis 1835 qu’une substantielle indemnisation (environ 1 200 francs par tête d’esclave) serait versée par l’État aux propriétaires.
Le frère ennemi
La difficile entente entretenue par la famille jusque là prend fin définitivement en 1849, lorsque Denis-François est élu conseiller municipal de Saint-Pierre. C’est qu’avant son élection, Gabriel domine de tout son poids tous les décideurs de l’île et il est difficile de contrarier ce monsieur dont la richesse lui confère des pouvoirs très étendus (le gouverneur Darricau écrivait à ses supérieurs en France : “J’ai dû user de grands ménagements envers M. De Kerveguen. Si j’eusse évincé sa proposition ainsi que je pouvais le faire, il était à craindre qu’il exigeât immédiatement de la banque un remboursement de ses actions et de ses dépôts, qui auraient absorbé toute son encaisse métallique et nous eût plongés dans une bien autre crise…”) Désormais, les séances du conseil municipal servent de champ clos à leur affrontement fratricide, qui aboutira en crise politique grave. Cette crise atteindra des sommets lorsque Denis-François sera maire de la ville, entre 1851 et 1853. En tant que premier magistrat, il devient le porte-parole des petits et moyens planteurs. L’arrivée de cet homme du même sang et portant le même nom que le grand Gabriel est une aubaine pour les petites gens qui se voyaient muselés jusque là par la force des choses. C’est là que se situe la popularité de Denis-François : il était le seul à pouvoir contrecarrer l’incontournable Gabriel. Lui, qui a toujours vécu dans l’ombre de son demi-frère, trouve aussi du plaisir à lui barrer la route dans de nombreux projets, pour faire valoir son autorité. Le changement politique en France, le retour à l’Empire en novembre 1852, plus favorable aux intérêts de la bourgeoisie, sera néfaste pour le jeune demi-frère. Gabriel, qui a les faveurs du directeur de l’Intérieur et du gouverneur, réussit en 1853 à faire signer par le procureur général la dissolution des conseils municipaux insulaires et leur remplacement par des commissions provisoires. Le 2 novembre 1853, Denis-François et ses conseilleurs sont contraints à la démission. Mis à l’écart de la politique jusqu’à la fin du Second Empire, l’avènement de la IIIe République et l’instauration du suffrage universel le propulseront de nouveau au conseil général, où il représentera sa ville efficacement jusqu’à la fin de ses jours. Le bras long de Gabriel était aussi capable de bonnes choses, évidemment. Il a financé l’ouverture et l’amélioration de plusieurs routes. En 1851, il a même fait don d’une rue à la ville de Saint-Pierre, avant l’élection de son frère. Il a largement contribué au financement de la construction du canal de Saint-Étienne et de l’irrigation du chemin des Planches à Mon-Caprice. C’est lui qui, le premier, a introduit dans les commerces réunionnais le champagne, le whisky et la bière. On pourra toujours dire qu’il était toujours, comme par hasard, le principal bénéficiaire de ces travaux, mais… si ce n’était avec pas son argent, ces choses-là n’auraient peut-être jamais vu le jour. Fin 1859, avant de partir pour la France, Gabriel laisse à l’évêque Armand René Maupoint des gages éclatants en mettant à sa disposition des terrains et une somme considérable pour la création de la paroisse du Tampon.
Deuxième génération . Louis-Gabriel et Anne-Marie Zacharine Chaulmet, Réunionnaise : Denis-André (né le 6 janvier 1833) et Marie-Angèle Emma (née le 3 novembre 1835, qui épousera en 1861 à 26 ans le Marquis de Trévise). . Augustin et Thérèse Bergognié : pas de descendance (une fille morte en bas âge). . Denis-François et Adèle Ferrand (premier mariage) : Hervé (né le 1er décembre 1846 à Paris) ; Denis-François et Augustine Motet, Réunionnaise (deuxième mariage) : Gabriel (mort en bas âge).
Troisième génération . Denis-André et Adèle de Mahy : Emmanuel, Gabrielle et Robert (né le 16 septembre 1875 à Paris). . Hervé et Mlle Doussart : Raoul, Zélie (mariée à M. Archambeaud), Adèle et Marguerite.
Quatrième génération . Emmanuel et Gabrielle Trubert : Guy (pas de descendance), Marie et Thérèse. . Robert et Augustine de Villèle, Réunionnaise : Gabriel (mort né en 1918), Geneviève (née à la Réunion), Anne, Jean (mort à 13 ans), Pierre (n’a eu qu’une fille, Marie), Yves et Hélène. . Raoul et Isabelle Burette (Réunionnaise) : n’ont pas eu d’enfants, donc extinction de la 2e branche.
Cinquième génération (personne n’a vécu à la Réunion)
. Yves et Noëlle de Fry : Alexandra, Robert (40 ans et célibataire en mai 2003, dernier héritier masculin des Kerveguen issus de la saga réunionnaise) et Isabelle.
Selon l’historien Jean Defos du Rau “Des seigneurs féodaux” Dans son étude de géographie humaine “L’île de la Réunion”, Jean Defos du Rau qualifie Gabriel de Kerveguen de “plus grand rassembleur et plus extraordinaire échangeur de parcelles de l’île”. Dans sa thèse de doctorat soutenue le 29 novembre 1958, on peut lire encore que Kerveguen passait sa vie dans les cabinets de notaires : “Du 11 février 1835 au 25 mars 1837, nous avons trouvé les textes de 104 actes d’achats dont neuf le même jour à neuf propriétaires différents”. Les premières pentes au-dessus de Saint-Louis ont sa préférence. Le Gol, le Bois-de-Nèfles et surtout la Rivière et le Ruisseau dont on lui doit les créations. Après Saint-Louis, il jette son dévolu sur les hauts de Saint-Pierre entre la rivière d’Abord et la ravine des Roches. Puis il s’étend vers la Ravine-Blanche, tout Bras-de-Pontho, Petit-Tampon, Grand-Tampon, Bérive. Mont-Vert est accaparé en 1836. Jean Defos du Rau rapporte encore : “Comme beaucoup des terrains vont jusqu’au sommet des montagnes, Kerveguen se considère comme propriétaire de la plus grande partie de la Plaine-des-Cafres, c’est-à-dire d’un quadrilatère de 15 kilomètres sur 8, soit 12 000 hectares pour ses seuls domaines au-dessus du chemin des 600”. Sa soif de terres ne s’étanche pas et gagne l’Est. Il franchit la rivière d’Abord et s’étale vers Petite-Ile et Carosse à partir de 1837. Quatre ans plus tard, il achète les parts de ses enfants (les établissements de l’Étang-Salé et des Casernes) sur l’héritage de leur mère. Ce qui représente 27 terrains entre la ravine Blanche et la rivière d’Abord, avec 257 esclaves. Sans compter les achats des fils, Denis surtout qui amplifiera l’œuvre de son père. “Toutes les terres des Kerveguen étaient cadastrées, séparées par des lignes horizontales, divisées en carrés numérotés”, note encore Jean Defos du Rau qui n’hésite pas à qualifier les Kerveguen de “très grands seigneurs, de féodaux…” Aujourd’hui encore, on dit que dans le Sud de l’île, toutes les terres de Saint-Pierre à la Plaine-des-Cafres et entre la ravine des Avirons et Basse-Vallée ont été directement ou non à un moment ou à un autre sous la coupe des Kerveguen. Pas étonnant que le comte Gabriel Le Coast de Kerveguen est souvent cité comme étant le créateur de la richesse du Sud. Ces vastes rassemblements de parcelles dans les mains des Kerveguen accompagnaient en fait la concentration des sucreries ou usines centrales.
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